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Enquête/Coup d’Etat en Guinée : des militaires enterrés dans des fosses communes ?

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Le coup d’État militaire du 5 septembre a été pour des milliers de Guinéens un soulagement qui a permis de mettre fin aux 11 années de règne du président Alpha Condé et de son gouvernement. Par contre, il a été la cause de l’effondrement de plusieurs familles qui ont perdu des êtres chers. Alors, que s’est-il passé le jour du putsch en Guinée ?   

Dans la matinée du dimanche 5 septembre, aux alentours de 7h du matin, le quartier du palais présidentiel était le théâtre de tirs nourris et d’armes lourdes entre les membres de la garde présidentielle et le groupement des forces spéciales, dirigé par le colonel Mamadi Doumbouya. Minutieusement préparé, ce putsch mené par l’ancien légionnaire de l’armée française a fait une dizaine de morts et des blessés graves dans les rangs de la garde présidentielle.

Tout est allé très vite. Les premiers coups de feu ont éclaté aux abords du palais Sékhoutouréya à Kaloum, centre ville de la capitale guinéenne, où se trouvait alors le président Alpha Condé. Dans la confusion, l’inquiétude s’est emparée du cœur des Guinéens. Mais très vite, après l’annonce du coup d’État, par le colonel Mamadi Doumbouya, une foule en liesse a manifesté sa joie dans les rues de la capitale et à l’intérieur du pays.

Malheureusement, ce putsch n’a pas été un succès total comme chez nos voisins du Mali. Ce cas guinéen a été entaché du sang d’une dizaine de soldats et de blessés graves. Où sont passés les corps des militaires tués pendant le coup d’État ? Sont-ils enterrés et où ? Les familles des victimes ont-elles pu faire leur deuil ? Qui s’occupe des familles après cette mort tragique ?  Les blessés graves ont-ils été pris en charge par les nouvelles autorités ?

Voici entre autres les questions auxquelles nous avons cherché des réponses au cours de notre enquête après le coup d’État du 05 septembre qui a renversé le président Alpha Condé.

Au lendemain du putsch, les consignes données par le chef de la junte militaire, le colonel Mamadi Doumbouya, de dissimuler les corps et les blessés graves lors de l’assaut au palais Sékhoutouréyah, n’ont pas empêché la fuite des premières images des violences sur la toile.

Ce qui a causé une panique générale chez les familles qui avaient des proches parmi les gardes présidentiels d’Alpha Condé. Désemparées, elles se sont précitées, selon nos sources, d’abord au palais Sékhoutouréya, puis dans des hôpitaux et à la morgue pour voir si effectivement leurs enfants s’y trouvaient.

« Mon frère était de garde ce jour-là, et après le putsch, j’ai essayé de le contacter sans succès, explique le frère d’un militaire de la garde présidentielle tué pendant la prise du palais au micro de la Deutsche Welle. Je me suis rendu à la morgue. Les médecins légistes n’ont pas voulu m’autoriser à entrer en évoquant les ordres des autorités de ne pas divulguer les noms des morts. Malgré cela, j’ai pu finalement voir le corps de mon frère ‘’.

Le monsieur a pu me faire entrer. J’y suis allé, j’ai identifié le corps de mon frère, qui était là. Il me l’a montré, c’était lui, je l’ai vu de mes propres yeux. Il y avait même sa carte militaire et certains documents dans sa poche qu’on avait enlevés et mis dans un sachet plastique déposé sur le corps. J’ai vu la carte militaire. C’est vrai que c’était lui. C’est à ce moment que j’ai informé la famille », précise ce témoin que nous avons pu interroger.

Si certaines familles ont pu, comme lui, voir le corps de leurs enfants, mari, frère ou cousin… d’autres n’ont pas eu cette chance. C’est le cas de cette femme qui a perdu son mari pendant l’attaque, que nous avons rencontrée chez elle. Malgré nos multiples tentatives, elle n’a pas voulu répondre. A chaque question, la même réponse « ils nous ont dit de n’est pas parler, surtout à des journalistes.

« Je n’ai pas pu voir le corps de mon mari pour faire son deuil avec mes enfants », lâche-t-elle, en larmes.

Au cours de notre enquête, nous avons été confrontés à ce type de réponse partout où nous sommes passés. Dans des hôpitaux, des cimetières et dans des familles de victimes, cette phrase revient régulièrement dans la bouche de nos interviewés ‘’ ils nous ont dit de ne pas parler ’’.  A la question de savoir qui a donné l’ordre de ne pas parler, silence radio.

Du côté des autorités guinéennes, nos tentatives de vérifier ces accusations n’ont pas reçu de réponse. Pour elles, cette affaire semble une boîte à Pandore qu’il ne faut surtout pas ouvrir. Alors où sont enterrés ces jeunes soldats tués dans l’exercice de leur métier ? N’ont-ils pas droit à un enterrement digne de ce nom ? Pourquoi entretenir le mystère dans ce dossier ? Pourquoi jusqu’ici n’y a-t-il pas eu de bilan officiel de la part des autorités militaires ?

Un jeune militaire du bataillon autonome de troupes aéroportées (BATA), qui a souhaité garder l’anonymat, témoigne : ‘’ j’ai perdu mon meilleur ami le jour du coup d’État qui a renversé le président Alpha Condé. Il était de garde ce jour-là au palais Sékhoutouréya’’.

A la question de savoir s’il a pu voir le corps de son ami, la réponse du jeune lieutenant est non : ‘’ selon mes informations les corps de nos frères d’armes ont été jetés dans des fosses communes. Je ne peux pas appeler ça un enterrement alors que les corps ont été cachés même de leurs familles. Malheureusement, on ne sait pas où exactement ’’, confie ce militaire.

Dans le même sillage, nous avons rencontré une mère de famille, dans la banlieue de la capitale Conakry, qui a perdu son fils le 5 septembre parmi les gardes corps de l’ancien chef d’État. Malgré nos nombreuses questions, cette mère est restée silencieuse. Au bout d’un moment, elle craque, éplorée : ‘’ j’aimerais tellement voir le corps de mon fils et lui dire au revoir mais ils n’ont pas voulu. C’était mon seul espoir. Ils l’ont tué. Je n’arrive plus à fermer l’œil, la nuit’’.

Selon elle, la mort de son fils ne restera pas impunie : ‘’ Le moment venue, je demanderai que justice soit faite pour mon fils. Ceux qui l’ont tué devront répondre devant la justice’’, déclare-t-elle.

Les ennuis judiciaires finiront ils par rattraper le colonel Mamadi Doumbouya, après la transition ? Jusqu’à quand réduira-t-il en silence ces familles ? Acceptera-t-il d’affronter ce problème avant la fin de la transition ?

Lors de sa prise du pouvoir par les armes, pourtant, le chef de la junte militaire a souligné que la justice devait être la boussole qui orienterait et guiderait tous les Guinéens. Peut-on croire à cette affirmation du Colonel Mamadi Doumbouya quand on sait que l’institution judiciaire a été aux abonnés absents dans ce dossier.  La Justice finira-t-elle par être rendue pour ces militaires tués dans l’exercice de leur fonction ?

A en croire des organisations de défense des droits de l’homme, elles se disent de suivre le sujet de près. Hamidou Barry, président de la Coalition guinéenne pour la Cour pénale internationale, estime aussi qu’il y a eu des pertes en vies humaines. Mais difficile, dit-il, de donner un bilan précis. « C’est une affaire militaire. On parle d’une dizaine de morts dans les rangs des forces de défense », affirme au micro de DW.

Selon le président de l’Organisation guinéenne des droits de l’homme (OGDH), Alpha Amadou, ‘’ il s’agit tout d’abord de donner la lumière et les circonstances de la mort de ces militaires et éventuellement engager des poursuites même si cela semble surréaliste. Mais nous exigerons que ceux qui ont commis les faits soient retrouvés afin d’être jugés. Les coupables devront répondre. » Avant d’ajouter qu’ils poseraient des questions aux nouvelles autorités.

Pour l’heure, les annonces faites par les organisations de droits de l’homme restent comme un feu de paille.

Il faut rappeler que, depuis 1958 l’année à laquelle la Guinée a eu son indépendance, de nombreux crimes ont été commis par les régimes qui se sont succédé. Mais jusque-là ces crimes restent encore impunis par la justice guinéenne. Notamment le cas de camp Boiro pendant le régime  du feu Ahmed Sékou Touré ; les victimes des répressions de Janvier et Février 2007 du régime du feu Général Lansana Conté ; Les massacres du 28 septembre 2009 sous le régime du Capitaine Moussa Dadis Camara.

La dernière en date, ce sont les centaines de guinéens et guinéennes qui ont été tués par le régime de l’ancien président Alpha Condé, renversé suite à un coup d’Etat militaire. La justice sera-t-elle rendue dans ce dossier ? Les coupables répondent-ils devant la loi ?

Affaire à suivre !

Moussa Traoré, journaliste

 

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